Débat autour de l’héritage de la ville nouvelle de l’Isle d’Abeau

Alain Jurado, Maire de l’Isle d’Abeau, passionné d’architecture, confronté à des enjeux complexes d’aménagement, saisit l’opportunité des Journées Nationales de l’Architecture pour engager une réflexion de fond sur l’héritage de la ville nouvelle de l’Isle d’Abeau.
Conseillé par plusieurs partenaires dont le CAUE de l’Isère, il choisit de lancer un inventaire du patrimoine bâti construit sur sa commune entre 1975 et 1995. 50 édifices sont repérés par Bénédicte Chaljub, architecte historienne désignée pour réaliser l’étude : 30 sont analysés et 10, jugés les plus représentatifs, sont présentés lors d’une exposition organisée dans les locaux de la CAPI en octobre 2017.

Le 12 octobre 2017, la conférence sur « l’architecture du XXe siècle », de la ville nouvelle de l’Isle d’Abeau attire un public varié d’habitants, de partenaires de la DRAC, de la CAPI, du CAUE, des Grands Ateliers, du Musée de Bourgoin, d’élus, mais également de professionnels, parfois acteurs pionniers de cette épopée urbaine hors norme. A la table des invités, Bénédicte Chaljub, pour une première restitution de l’inventaire et son regard d’expert, Serge Gros, Directeur du CAUE pour restituer la place singulière de l’héritage de la ville nouvelle, et Michel Durand, Directeur des Grands Ateliers et ancien Directeur Général adjoint de l’EPIDA, pour témoigner de son expérience.

En introduction, le Maire évoque l’indispensable devoir de mémoire sur les conditions du défi de programmation par l’Etat d’une ville de 200 000 habitants dans un territoire rural au début des années 70. Comment gérer l’héritage d’une « ville adolescente » dont la croissance se stabilisera finalement autour des 50 000 habitants ? Confiant son inquiétude vis-à-vis de l’évolution économique et sociale de certains quartiers et de réalisations en totale contradiction avec les logiques de compositions historiques, il souhaite favoriser une prise de conscience et engager des débats sur le devenir de la ville dans son territoire.

Bénédicte Chaljub présente son inventaire, structuré selon l’intérêt urbain, architectural et paysager, rappelant à son tour le contexte de l’époque et l’échelle des projets. Elle souligne la richesse et la diversité des opérations, marquées par une économie réelle de foncier, la qualité remarquable des logements sociaux et le soin apporté à l’espace public. Les ensembles urbains, composés pour magnifier le paysage, sont marqués par des équipements structurants, signés par des architectes prestigieux de l’époque, souvent accompagnés par des concepteurs régionaux et locaux.

Elle constate la qualité, la diversité et la générosité des logements de l’époque et insiste sur les précautions indispensables à prendre lors des opérations de rénovation énergétique. Elle mesure enfin la diversité des situations où se confrontent des quartiers qui ont gardé toutes leurs qualités et des secteurs où la précarité sociale s’est installée qui côtoient des bâtiments en friche dégradant considérablement la qualité de vie des habitants.

Serge Gros remercie le maire pour la qualité de la démarche d’inventaire et de pédagogie, aujourd’hui nécessaire pour contribuer à la reconnaissance de cet héritage mal connu mais repéré au plan régional et national. Il resitue le défi de la « ville paysage » dans une époque qui privilégiait la dissociation fonctionnelle et la mobilité automobile. Il rappelle également la qualité des réflexions préalables portées par des équipes pluridisciplinaires garantissant la prise en compte de toutes les échelles du projet avec une attention rarement égalée sur les usages et les modes d’habiter la ville à la campagne, échappant ainsi aux stéréotypes de l’époque.

Il recommande aux décideurs locaux de multiplier les diagnostics et actions de pédagogie, pour contribuer à la reconnaissance de la qualité des opérations qui le méritent, avant de les rénover. Cette « ville nouvelle inachevée » pose, selon lui, de nombreuses questions urbaines, architecturales et paysagères mais surtout sociales et économiques, qui nécessitent des processus d’accompagnement et de projet à l’échelle du grand territoire.

André Durand félicite à son tour l’initiative de la ville, considérant nécessaire de la diffuser aux communes de la ville nouvelle. Elle a pour mérite principal de « faire revivre la pensée », une telle étude doit, selon lui, permettre de guider le travail des commissions et d’engager des réflexions prospectives.

Dans la salle, les contributions se multiplient, reconnaissant la plus-value historique des équipes pluridisciplinaires et l’intérêt de « ne pas tout défaire dans cet héritage historique » pour accompagner l’évolution de cette ville-territoire qui est un « organisme vivant ».

D’anciens élus insistent à leur tour sur la vigilance de ne pas céder aux demandes des promoteurs au quotidien, qui peuvent, lorsqu’elles ne sont pas en cohérence avec les compositions historiques, fragiliser l’ensemble d’un quartier…

Et le débat de s’engager sur le nécessaire rééquilibrage d’une mixité sociale dans certains quartiers où le logement social atteint 80 % de l’offre résidentielle, avec des difficultés grandissantes pour attirer de nouveaux investisseurs.

Enfin, le Maire remercie les intervenants et l’assemblée et exprime sa volonté de construire une stratégie de valorisation de cet héritage riche mais complexe et de composer avec le passé pour adapter au mieux les usages d’aujourd’hui et de demain, tout en réconciliant la ville nouvelle et les villages historiques.

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