1977 – 2017 : 40ème anniversaire de la Loi d’Architecture

Thierry Paquot, philosophe de l’urbain, analyse les acquis de 40 années de travail des C.A.U.E. au plus près du terrain pour projeter leurs actions dans l’avenir.

(texte introductif extrait de l’ouvrage « Les C.A.U.E., une Culture de la sensibilisation » – Edition Fédération Nationale des C.A.U.E.)

PARTAGER NOS POSSIBLES par Thierry Paquot, philosophe de l’urbain

Pour prononcer «C.A.U.E.», il convient de séparer les lettres, c’est un sigle et non pas un acronyme qui s’énonce d’un coup, comme «Safer» ou «Unesco», c’est dire si chaque terme a du être mûrement pensé avant d’être retenu et se rappelle à nous à chaque fois que nous en usons. Cela aurait pu être «Cape» (Conseils en Architecture, Paysage et Environnement), mais l’espiègle aurait aussitôt ajouter «et d’épée» ! Ou encore «Cate», avec «Territoire» à la place de «Paysage», mais là encore, certains penseraient à un prénom ou à son diminutif («Cath») et d’autres plus bêtes et méchants à «Cata»… Trouver une appellation qui perdure à travers le temps n’est pas simple, nous fréquentons tous des collègues ou connaissances qui ont troqué leur prénom pour un autre (récemment une Emmanuelle signe Emma, c’est plus chic mais évoque le bovarysme auquel elle n’a pas songé et une Lorette a repris son Laurence de naissance, un Jean-Baptiste répond à Jébé au point d’oublier son vrai prénom difficile à porter pour un athée comme lui) ou préfèrent leur nom marital à leur «nom de jeune fille» (quelle expression datée et sexiste…). Bref, il faudrait modifier les raisons sociales et les intitulés institutionnels au fur et à mesure des évolutions sociétales, je pense ici à «école maternelle», exception française, mais cela compliquerait bien des démarches, non ? Alors les C.A.U.E. ? Je préférerais «Maison des Territoires», cela éviterait d’utiliser un mot dorénavant toxique à mes oreilles, «urbanisme», alors même que j’ai dirigé une revue portant ce nom et enseigné dans un institut arborant également cette dénomination. Pourtant, au fil de mes réflexions et publications, depuis un quart de siècle, de critique de cette notion j’en suis devenu adversaire. Pour cela, j’ai du effectuer une longue géohistoire des idées qui m’a permis de comprendre en quoi l’urbanisme dépendait du productivisme qui l’a vu naître et mieux encore l’a fait naître. Il y encore quelques années j’imaginais que l’urbanisme devienne notre affaire et qu’il soit, à la fois, «chronotopique», «sensoriel» et «participatif », puis avec une poignée d’ami-e-s nous voulions le «repenser». Au même moment, je devenais président du Conseil d’orientation stratégique (là encore quel expression, dont l’acronyme est C.O.S, source de confusion !) du Learning center sur la «ville durable» installé dans la Halle-aux-Sucres à Dunkerque, doté d’une exposition permanente, dont j’ai rédigé les panneaux, terriblement gêné par les oxymores «urbanisme durable» et «ville durable» que j’évitais. Tout comme le productivisme qui ne peut être ni «propre», ni «écologique», ni «vert», ni «économe en énergie», l’urbanisme ne peut être soucieux des fragiles et précaires équilibres éco-systémiques qu’il ne cesse de perturber par ses interventions, souvent violentes et massives. Son efficacité a d’autres chats à fouetter… Quant à la «ville», l’est-elle encore, si l’on entend par là, l’heureuse combinaison d’urbanité, de diversité et d’altérité, ces trois qualités qui la caractérisent ? De là à l’imaginer «durable» !

Des Maisons des Territoires

Heureusement pour moi, il reste dans C.A.U.E., «Conseils», «Architecture» et «Environnement». Ce dernier terme englobe les autres, je dirais même s’avoue le but de tous les domaines que les C.A.U.E. souhaitent aborder. C’est-à-dire cesser d’environner l’environnement avec le déploiement inconsidéré des techniques et technologies pour manifester cette attention, à la fois attentive et attentionnée, envers l’architecture, le paysage, les ménagements urbains (de «ménager», qui veut dire «prendre soin») et essayer au mieux de réaliser un environnement actif, réactif et créatif. Ce n’est pas rien ! C’est pourtant à cela que s’attellent la plupart des membres des C.A.U.E., je l’écris sans flagornerie, je pourrais aussi m’attarder sur les quelques uns qui fonctionnarisent leurs missions, mais à quoi bon ? Je préfère vanter et saluer celles et ceux qui avec peu de moyens, et souvent aucune reconnaissance des autorités locales et du grand public, s’évertuent à rendre plus habitable le monde dans lequel ils évoluent. Je rêve d’une Maison accueillante, c’est-à dire bien située et facile d’accès (ce n’est pas toujours le cas), ouverte à tous, au mobilier amène, aux couleurs fantaisistes, à la documentation aisée à manipuler et disponible sur les réseaux, aux ateliers thématiques, aux sorties festives, aux promenades instructives mais aussi joyeuses, aux rencontres citoyennes, aux conférences qui décoiffent, aux concertations qui recoiffent, aux «commissions méchantes» où l’on peut exprimer sa colère, aux débats contradictoires, aux expérimentations en grandeur nature, aux retours sur expériences, aux réseaux de réseaux qui d’une Maison des Territoires à une autre en passant par les Maisons des Temps facilitent les échanges et mutualisent les actions et revendications… Déjà, beaucoup de ces éléments sont programmés ici ou là, peut-être émanent-ils trop fréquemment d’en-haut et ne résultent-ils pas assez d’une demande d’en-bas ? Le futur propriétaire d’une maison (neuve ou à retaper) a rarement le réflexe – et c’est bien dommage ! – de se rendre au C.A.U.E. de son département pour à la fois connaître ses droits et surtout s’informer sur les techniques constructives, les matériaux, les énergies, les plantations, les éclairages qui lui conviendraient, non seulement selon son budget (il y a des subventions parfois bien cachées… et des prêts bancaires trop onéreux !), mais pour vivre mieux chez soi. Tout C.A.U.E. le sait, un chez soi n’est jamais isolé, aussi convient-il que l’association de ces chez soi, même distants les uns des autres, fasse «ville», «village», «communauté», selon leur taille. Ces guillemets indiquent la difficulté à définir les termes qu’elles protègent, tant ils sont chahutés par la globalisation d’une part et les deux nouvelles préoccupations si prégnantes dorénavant que sont l’environnement et la communication.

Du productivisme et de ses dégâts, tant en ville que dans les campagnes

Le productivisme se manifeste d’abord dans les campagnes occidentales : mécanisation du travail agricole (qui provoque l’exode rural et la désertification des villages), remembrement des terres (et suppression des haies et des fossés qui abritent tant d’habitats pour une flore et une faune dont les chaînes alimentaires s’entremêlent), homogénéisation des paysages par l’adoption des mêmes cultures, appauvrissement de la diversité biologique au nom de la productivité et de la rentabilité, appui renforcé sur la chimie pour obtenir de meilleurs rendements (avec ses conséquences sur la santé des agriculteurs et la malbouffe), etc. Son destin est chevillé à celui des autres agricultures productivistes du monde entier, d’où la colonisation, la «révolution verte», le contrôle des semences par une poignée d’entreprises multinationales, l’effacement progressif du terroir et des «produits» et des saveurs qui en font sa renommée, la commercialisation des biens alimentaires dominée par quelques enseignes (on en est arrivé à ce paradoxe, que les «ruraux» se procurent une grande part de leur alimentation au supermarché local qui se fournit au quatre coins du monde….), la valorisation du mangeur solitaire et de la cuisine préparée au détriment du repas confectionné et pris à plusieurs… Le productivisme dans l’agriculture a été le premier à passer les frontières. La globalisation des produits manufacturés a suivi et à présent ce sont les services qui ont été déterritorialisés et reterritorialisés. Les grands groupes de la téléphonie n’ont plus d’adresse autre que virtuelle. Du reste, dans une économie globalisée, le territoire, comme le travail, est voué à la précarisation. Toute firme s’en désintéresse, un lieu en vaut un autre. Point barre. Dans ce contexte le C.A.U.E. se présente comme une incongruité, sauf s’il joue au Monopoly géant orchestré par les firmes du BTP et des matériaux. Par contre, il résiste au rouleau compresseur des manières de construire globalisées (les architectures d’un centre commercial, d’un musée, d’une aérogare, d’un port de croisière, d’une zone touristique, etc., sont toutes semblables, peu ou prou) en archivant les savoir-faire traditionnels, les métiers en déclin, les ingéniosités constructives des habitants, en activant les jardins paysans, les réseaux d’entraide ancestraux aussi bien qu’actuels, les systèmes économes d’irrigation, la rotation des cultures, la défense de variétés condamnées par le marché mondial, l’agroforesterie, la permaculture, etc. Dans un pays comme la France, chaque C.A.U.E. possède sa part de ruralité dans ses intentions et à chaque fois, il se doit d’être rétro-prospectif, ne pas oublier ce qui disparaît pour orienter ce qui advient. Sans nostalgie aucune, il s’affirme d’une localisation, de sa géographie et de son histoire et des gens, inlassablement et constamment, des gens qui y vivent, y ont vécus et y vivront. C’est la vie qui lui sert de boussole. Ainsi toute action urbaine vise à magnifier le monde vivant tout comme à assurer aux humains l’environnement le plus propice à ses activités. Ainsi toute architecture, pour artificielle qu’elle peut être, n’est pas hors-sol, elle prend le pouls du site, oriente les ouvertures, combine judicieusement matériaux d’ici et d’ailleurs, voisine avec des plantes et des arbres qui viennent lui rendre hommage, tout comme elle les salue amicalement. Avec cette globalisation, les villes sont devenues des non-villes (il serait temps d’entrer en décroissance mégalopolitaine !) et les campagnes des non-campagnes (avec leurs lotissements pavillonnaires avides de terres arables, leurs vieux bourgs mouroirs, leurs supérettes standardisées dehors comme dedans, leurs incalculables déplacements inutiles, il faut urbaniser les villages et les inscrire dans une biorégion…). Tout C.A.U.E. se doit d’interpénétrer villes/villages/nature afin d’élaborer une «écologis», pour reprendre un vieux jeu de mots, encore plaisant. Chaque habitation répond à une autre en une farandole jamais achevée qui parfois se nomme «village» ou «ville» et qui, toujours, accorde au sol la priorité. L’imperméabilisation forcenée du sol avec les routes, parkings, places, cours contribue à sa dégradation. La santé de la terre est aussi la santé des humains et du monde vivant. En cela, l’approche méthodologique des C.A.U.E. ne peut être qu’écologique, c’est-à-dire processuelle, transversale et interrelationnelle. D’une certaine manière leurs A, U et E marchent la main dans la main… C’est déjà le message d’Andrew Jackson Downing au milieu du XIXe siècle qui préconise la variété, comme «le plus grand attrait du paysage» et pour qu’elle puisse se manifester, les paysagistes, les architectes, les écologues, les concepteurs-lumière, les élu-e-s, les habitants, etc., doivent coopérer. Les C.A.U.E. recensent les «bons exemples» de leur contrée respective et les popularisent. Ils peuvent aussi s’étonner de l’abandon de certaines «techniques», je pense au solaire sur lequel l’on misait au seuil des années soixante, aux États-Unis, qui sont à réactiver.

Pour une habitabilité joyeuse

J’ignore si un âge s’avère le meilleur d’une existence, mais avouons que quarante ans est celui des convictions et des expérimentations revendiquées. Les apprentissages essentiels sont acquis, la maturité viendra bien à son heure, reste alors le plaisir de faire et le faire pour le plaisir. Les C.A.U.E. ont accumulé les expériences, ils ont rédigé des abécédaires, des fiches pédagogico-techniques, monté des expositions (parfois itinérantes pour toucher tout le département), organisé des marches de découverte de l’architecture et du paysage, animé des ateliers dans les écoles mais aussi auprès des habitants, bref, ils pourraient s’endormir sur leurs lauriers, mais cela serait criminel, car leurs actions ne font que commencer, un tournant est engagé avec le réchauffement climatique, la transition énergétique, la velléité grandissante d’un mieux-vivre. Ils doivent, à partir de leur territoire administratif, faire advenir les territoires réels, vécus et imaginés, et pour cela multiplier les études régionales au sens de Patrick Geddes, qui pourrait être le parrain posthume des C.A.U.E., lui qui a fondé les «études urbaines», réalisé la première exposition sur les villes pour sensibiliser les citoyens, ouvert l’Outlook Tower (tour d’observation et de documentation à vocation topophile), et toujours privilégier l’écologie comme démarche. L’urbanisation productiviste peine à satisfaire les attentes habitantes, le temps des «projets urbains» est révolu, de même que celui de «la politique de la ville» et des «PPP» (partenariats privé-public, trop souvent en faveur du privé selon un récent rapport sénatorial). L’être urbain est situationnel, communicationnel et sensoriel, et refuse à se limiter à consommer de la ville et de l’architecture, il sort de la logique sectorielle, thématique, fonctionnelle, celle du toujours plus, pour exalter le toujours mieux qui repose sur l’unité de ses activités, de ses rêves, de ses possibles. Il a tous les âges (en ce sens il est transgénérationnel, ce qui va à un enfant ira aussi à un adulte…), toutes les prérogatives (la citadinité ne se divise pas en un puzzle au résultat incertain), il réclame des informations et du débat. Ne sont-ce pas des «conseils» ? Un «conseil» en latin juridique est un «endroit où l’on délibère», par la suite il désigne la «consultation», la «délibération» et plus tard, un «avis» que l’on donne, c’est dans ce sens que le «C» figure dans C.A.U.E, pourquoi ne pas réactiver son sens premier, celui de la délibération ? L’indispensable réorganisation territoriale suite au télétravail, à la décroissance des mégalopoles, à la constitution de bio-régions urbaines, à la transformation des villages-mouroirs en villages urbains résilients, à la mutation des villes productivistes en villes récréatives et accueillantes, à la décentralisation des pouvoirs et au municipalisme, à l’agriculture biologique et à la permaculture, réclame des Maisons des Territoires qui sachent allier vision et expérimentation. Bienvenue à chacun et chacune dans l’âge deux des C.A.U.E !

Lectures

Bourguignon Claude et Lydia (2009), Le sol, la terre et les champs, Paris, Sang de la Terre.

Burroughs John (1876), Construire sa maison, traduit de l’américain et présenté par Joël Cornuault,
Saint-Maurice, Premières Pierres, 2005.

Downing Andrew Jackson (1847-1851), La philosophie du goût champêtre. Essais sur l’art d’embellir les maisons villageoises, les parcs et les jardins, présenté et traduit de l’américain par Joël Cornuault, Saint-Maurice, Premières Pierres, 2014.

Gehl Jan, Svarre Birgitte (2013), How to Study public Life, Washington, Island Press.

 Hemenway Toby (2015), The Permaculture City. Regenerative Design for Urban, Suburban and Town Resilience, Vermont, Chelsea Green Publishing.

Leopold Aldo (1920-1943), Pour la santé de la terre, textes préfacés et traduits de l’américain par Anne-Sylvie Homassel, collection «Biophilia», Paris, José Corti, 2014.

Paquot Thierry (2010), L’Urbanisme c’est notre affaire ! Nantes, L’Atalante.

Paquot Thierry (dir) (2013), Repenser l’urbanisme, Préface d’Isabelle Laudier, avec Sophie Body-Gendrot, Frédéric Bonnet, Jean-Marc Offner, Vincent Renard et Chris Younès, Gollion (CH), Infolio.

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